Fin de course pour le pari hippique

Par Clara Tran et Léa Mormin-Chauvac

Longtemps réputée intouchable, la filière équine, dont 80% des revenus reposent sur les paris hippiques, traverse une crise financière majeure. En France, le PMU redistribue l’ensemble de ses gains aux acteurs du secteur, un écosystème fait de propriétaires, d'entraîneurs et d'éleveurs, qui aujourd'hui s'inquiètent. Et si la crise n'était pas avant tout culturelle ? Loin du prestige des courses d'obstacle, l’univers des paris est aussi celui des hippodromes populaires déserts, où misent pendant l'année, les petits parieurs, les turfistes. Un monde englouti, qui peine à accuser la concurrence des paris sportifs et à s’adapter aux évolutions de la société, comme les racontent Clara Tran et Léa Mormin Chauvac.

A Vincennes, les éleveurs trépignent

Réunion au sommet

Vendredi 25 janvier, au quatrième étage de l’hippodrome de Vincennes (12e arrondissement), salon Pégase. L’assemblée est majoritairement composée d’hommes de plus de cinquante ans. Des lodens, du cachemire, des foulards, et, aux pieds, de solides godillot. Ils sont une cinquantaine, tous ou presque sont ruraux, propriétaires ou éleveurs de chevaux. Aujourd’hui, ils sont réunis pour la conférence annuelle du Groupement pour l’Amélioration de l’Elevage du Trotteur. Le trotteur, c’est cette race de cheval dédiée aux courses hippiques sur plat, auxquelles on peut assister à l’hippodrome de Vincennes et sur lesquelles les turfistes, ces passionnés de courses qui parient régulièrement, prennent des paris.

La réunion dure plus de deux heures, tant l’ordre du jour est chargé. Malgré les efforts de l’animateur pour que les échanges restent courtois, l’ambiance est tendue. Outre les éleveurs, sont réunis l’imposant président du Trot, Dominique de Bellaigue, et le patron du think-tank Equistratis, Jacques Carles, ainsi que Jean Arthuis. Le député européen centriste, courtois et élégant, est au centre de toutes les attentions. Il est l’auteur d’un rapport sur la filière équine remis en 2018 au Premier ministre. Et aujourd’hui, il vient présenter ce rapport, et en discuter les conclusions.

Parieurs "essorés"

Car les éleveurs sont en colère et craignent pour l’avenir de leur travail. La filière du cheval français est irriguée par les sommes pariées sur les courses, les enjeux. Redistribuées sous forme d’allocations, ils constituent 80% de son revenu. Les “socioprofessionnels”, comme on appelle toutes les personnes qui travaillent au sein de la filière équine (éleveurs, propriétaires, jockeys, personnels des hippodromes…) se répartissent donc les gains du PMU via deux sociétés-mère, France Galop et le Trot.

Moins de parieurs, c’est moins d’enjeux, donc moins d’allocations.

Le fond du problème est complexe. Depuis quelques années, le pari connaît un déclin, relatif mais persistant. Notamment parce que les générations de turfistes ne se renouvellent pas. Les hippodromes ont perdu de leur attrait. Et les jeunes parieurs préfèrent miser sur le foot ou le poker, plus accessibles et simples à comprendre. Mais pas seulement. Des années de mauvaise gestion du PMU ont renforcé la fuite des parieurs. Aujourd’hui, l’entreprise a beaucoup de mal à rendre de nouveau le pari attractif. Moins de parieurs, c’est moins d’enjeux, donc moins d’allocations.

A Vincennes, un propriétaire avec son cheval avant la course. Photo: Julie Bourdin

A Vincennes, un propriétaire avec son cheval avant le départ de la course. Photo: Julie Bourdin

A Vincennes, un propriétaire avec son cheval avant le départ de la course. Photo: Julie Bourdin

Jean Arthuis commence par lister ses propositions. Attirer des joueurs plus jeunes, d’abord : “Nous devons raconter de belles histoires. Les courses, ce sont 230 hippodromes qu’il faut mettre en avant, et pas seulement pour les courses”, dit-il. Originaire de la Mayenne, le député, lui-même propriétaire de chevaux, se remémore l’époque où les courses étaient largement couvertes par le quotidien "Ouest-France", “illustrées par de belles photos”.

Recadrer le PMU et sa gouvernance, ensuite. Le député dénonce la “ristourne” accordée par l’entreprise aux Grands parieurs internationaux (GPI): “Ce ne sont pas des joueurs mais des ordinateurs. Ces plateformes sont placées dans des paradis fiscaux. Les 8% [de taxe] ont les parieurs doivent s’acquitter au PMU, les GPI l’évitent. Ils ont une espérance de gain de 101%, à ce stade, ce n’est plus du jeu, c’est du placement fiscal! Et les petits joueurs n’y trouvent pas d’intérêt.”

Résultat : l’arrivée de ces Grands parieurs internationaux, qui contreviennent aux règles du pari mutuel puisqu’ils entraînent une inégalité devant l’impôt. Une baisse mécanique du taux de retour joueur, c’est-à-dire les sommes redistribuées aux parieurs. Une multiplication des courses et des jeux, qui a seulement dilué la masse des parieurs et fait fuir les potentiels nouveaux par sa complexité.  La situation est paradoxale, car aujourd’hui, c’est le PMU qui est appelé à la rescousse par les socioprofessionnels. La même instance qui a, depuis des années, “essoré les joueurs”, selon les termes de son nouveau directeur général, Cyril Linette.

Vers une privatisation?

Jean Arthuis présente sa troisième proposition, le réel objet de la réunion, qui cristallise toutes les tensions : transformer le PMU en société anonyme (SA). L’organisation juridique sous forme de Groupement d’intérêt économique permet au PMU d’avoir la mainmise sur toutes les activités du secteur, de l’organisation des courses à leur diffusion, de la prise de paris au marketing qui lui est associé. Ce statut juridique entraîne, selon ses détracteurs, des coûts de fonctionnement trop importants et contraindrait le PMU à baisser ses allocations aux sociétés-mère pour couvrir ses frais, comme l’avait déjà pointé la Cour des comptes en 2018.

Mais pour de nombreux acteurs de la filière, dont le président d’Equistratis, Jacques Carles, cette transformation serait “une voie de garage”. Si le think-tank qu’il dirige admet de nombreux points de convergence entre le rapport Arthuis et ses propres observations, la solution qu’il préconise diffère. Et le diagnostic également : “L'Etat, qui a la tutelle de ce service public a laissé dériver les choses, approuvé les comptes, les budgets, les nominations depuis 2012”, accuse M. Carles. La privatisation permettrait, selon lui, “d’exfiltrer la responsabilité de l’Etat. A partir du moment où la SA [société anonyme] permet de privatiser, on n'est pas d'accord.” Certains réclament donc un consensus : l’abandon du projet de SA pour ensuite “avancer sur le reste”.

Soudain, le ton monte dans l’assemblée. Un éleveur interpelle Jean Arthuis sous les applaudissements de la salle : “Pourquoi refusez-vous la discussion avec Equistratis ?” Dans une tentative d’apaisement, le député Arthuis rappelle qu’il est là pour trouver des solutions. Mais les éleveurs semblent excédés. Cela fait des années qu’ils pointent les dérives de la gouvernance du PMU, aux choix stratégiques très contestables. Et puis ils accusent les sociétés-mère d’avoir détourné le regard plutôt que de se saisir du problème lorsqu’ils ont pris conscience de la stagnation des enjeux. Alors quand le patron du Trot, Dominique de Bellaigue, incite les professionnels à “laisser le temps au temps”, il se fait copieusement huer.

Besoin d'ouverture

En fin de matinée, lorsque la réunion s’achève dans une ambiance tendue, un seul point semble pouvoir faire l’objet d’un compromis. Un éleveur se lève, et plutôt que de s’adresser aux représentants sur l’estrade, exhorte ses pairs à s’ouvrir “vers l’extérieur. La façon dont nous parlons n'est pas accessible”, dit-il. “Il faut que nous parlions en des termes compréhensibles pour les gens qui ne sont pas du milieu des courses. C’est ça le vrai sujet.”

LMC.

Un entraîneur discute avec une jockey avant le départ de la course. Photo: Julie Bourdin

Un entraîneur discute avec une jockey avant le départ de la course. Photo: Julie Bourdin

Fin de partie pour les vétérans de Vincennes

A 70 ans, Claude est un homme d’habitude. Chaque jour, depuis quarante ans, ce retraité quitte son petit appartement du quartier Montparnasse (14e arrondissement). Il s’engouffre dans le métro, chaloupe dans la ligne A du RER. Avant de s'arrêter en gare de Joinville-le-Pont, dans le Val de Marne, où il attrape la “navette de 13h”, direction “Vincennes”.

L’hippodrome Paris-Vincennes, route de la Ferme, aux confins du 12e arrondissement de Paris, après le pont. Sorti de terre en mars 1863, “Vincennes” est bien plus qu’un simple hippodrome. C’est devenu, au fil du temps, le quartier général des amateurs de trot. Un lieu de vie et de paris, une institution même, pour les derniers “turfistes” de la région parisienne. Ces inconditionnels des champs de courses, des hommes seuls et à la retraite pour l’essentiel, qui campent dans les tribunes d’octobre à mars, et parient frénétiquement, à l’occasion du grand meeting hivernal.

A Vincennes, un groupe de turfistes assiste sur les écrans à la course qui a lieu en direct dans l'hippodrome. Photo: Julie Bourdin

A Vincennes, un groupe de turfistes assiste sur les écrans à la course qui a lieu en direct dans l'hippodrome. Photo: Julie Bourdin

750 courses, 3 par jour, en moyenne : “Un rythme de croisière pour nous”, marmonne Claude, un après-midi de février. Au premier étage de l’hippodrome, entre les guichets PMU et les gradins vides, le retraité est chez lui. Jean bleu délavé, parka noire, la voix se traîne, livre les nouvelles, celles aperçues le matin même dans la presse, “Le Turf”, toujours : “C’est mon journal, le seul canard que je lise encore“, braille-t-il, l’oeil rivé sur le “tableau des partants”. Sur le départ : les jokers Emmanuel Allard, Gabriele Gelormini et puis surtout, “Don Williams, le fils d’Opus Viervil et de Miss Williams”. Ses doigts caressent la molette de ses jumelles. Claude relève la tête : “Je connaissais ses parents. Ce sont de très beaux chevaux”, note-t-il, large sourire.

Dernier tour de piste. Photo: Julie Bourdin

Dernier tour de piste. Photo: Julie Bourdin

Un homme surgit des tribunes. Il a un visage doux, des petits yeux clairs. C’est Joël, l’ex-boulanger des Hauts-de-Seine, un “passionné comme moi depuis le général”, lance Claude. Petite tape dans le dos. Complicité d’hommes, unis par l'adrénaline des courses et la nostalgie des paris à haute dose. Bientôt débarqueront Michel, Patrick, Jean-Marc et Bernard : des hommes d’un certain âge, baby-boomers, petits parieurs, “les collègues de jeu” comme ils s’appellent eux-mêmes. A Vincennes, ils sont les gardiens du temple, les vestiges d’un monde englouti.

Age d’or et banane

La petite bande s’est formée ici au tournant du siècle. Et certains ont connu l’hippodrome à son apogée : dans les années 70 et 80, lorsque les tribunes étaient encore noires de monde et que, partout, les pickpockets sévissaient. “Ils rodaient le soir, en nocturne, se souvient Joël. Les gens se faisaient pas mal voler. Il faut dire qu'à l'époque, même en semaine, c'était bondé”. Souvenirs attendris du bon vieux temps, quand le pâtissier se levait à l’aube et qu’il roulait en Renault, jusqu'à l’hippodrome. A partir de 17h, il était là. Dans la faune frétillante de Vincennes, il débarquait avec son sourire et sa banane sanglée à la taille. “J’étais un peu parano, glisse-t-il. Mais la banane, c'était le seul moyen pour ne pas se faire piller”.

Les tribunes exterieures de l'hippodrome de Vincennes. Photo: Julie Bourdin

Les tribunes exterieures de l'hippodrome de Vincennes. Photo: Julie Bourdin

Cracks

Et tant pis s’il avait “l’air de rien”, si, parfois, il avait quelques sueurs froides. Sur la cendrée, quel spectacle : “Les cracks, faisaient le show. Les gens criaient comme des fous”. Leurs idoles du temps de Vincennes de la grande époque : Yves Saint-Martin, bien sûr, le jockey aux quinze cravaches d'or, mais aussi le driver Jean-René Gougeon, mentor du légendaire trotteur Ourasi. Les vieilles gloires du hippisme sont désormais parties : “Ils sont à la retraite, comme nous”, note Claude.

Reste quelques “jeunots”, le driver Jean-Michel Bazire, ce “Zidane du trot”, triple vainqueur du Grand Prix d'Amérique. Et puis, la voix survoltée de Laurent Bruneteau qui résonne dans tout l’hippodrome. Saison après saison, ce speaker s'épuise au micro. Il commente non-stop. Il tente encore de faire mousser les après-midi de Vincennes même si, aux yeux des retraités, c’est sans doute peine perdue : “On le déteste”, lâche Michel, le parisien du quartier Voltaire. Casquette Louis Vuitton hors d'âge, petites billes bleues qui s’agitent derrière les lunettes en métal, il s’enflamme : “Je le supporte pas, il est surexcité, il nous casse les oreilles”.

“On fait vivre le système”

La modernité l’effraie. La mort du célèbre journaliste hippique André Théron, en 2013, lui “a fait un coup”. “C'était le meilleur, un passionné, un vulgarisateur.  Avec lui, les gens ne pouvaient qu’aimer les courses”. Aujourd’hui, il sent bien qu’une page se tourne. L’industrie hippique est en crise. Les paris se font plus rares et davantage en ligne. A Vincennes, les “flambeurs” sont partis. “On les regretterait presque”, ironise Claude, le nez dans son journal. “Avant, on les voyait tout le temps, ils pariaient, ils claquaient. Ils jouaient alors qu’ils étaient endettés”. Léger vertige quand il songe à eux. Lui n’a jamais été un “flambeur” - une offense, une insulte même ici, à Vincennes. Mais l’ancien “gros joueur” n’a jamais été non plus un cador en la matière : il a perdu, beaucoup, l'équivalent “d’un bel appartement dans Paris”, avoue-t-il, à demi-mot.

Un turfiste, muni du "papier", vient saluer un propriétaire. Photo: Julie Bourdin

Un turfiste, muni du "papier", vient saluer un propriétaire. Photo: Julie Bourdin

Adieu l'insouciance. Fini la belle époque. Endettés, lâchés par leur compagne, à l’exception de Bernard, les vétérans sentent bien que l’heure des comptes est arrivé. “On fait vivre le système”, lâche Jean-Marc, le plus jeune et sans doute, le plus lucide de la bande.

Dans le groupe, à force de squatter les tribunes depuis tant d’années, chacun a développé ses trucs, ses manières de jouer. Claude ne mise plus que sur les “outsiders”. Bernard noircit ses carnets moleskine de palmarès passés. Michel, lui, enchaîne les paris à 1 centimes sur son smartphone. Ses amis se moquent gentiment de lui. “C’est un jeu de prolo”, le taquine souvent Jean-Marc qui préfère “jouer au feeling”. Et s’en tenir au réel : “Je n'espère rien”, confie-t-il, sous l’oeil bienveillant de ses camarades. Ils n’ont pas l’air spécialement excité. Au crépuscule de leur vie, ils se contentent “d'être là”.

CT.

A Auteuil, la course d'obstacles rajeunie

Aux confins du très chic XVIème arrondissement de Paris, l’hippodrome d’Auteuil accueille depuis 1873 des courses d’obstacles, discipline pour laquelle il est considéré comme l’hippodrome français de référence. A l’entrée, une banderole invite les familles à passer leurs “dimanches aux courses”. On accède aux gradins, qui imitent l’architecture parisienne de la fin du XIXème siècle, par un chemin verdoyant.

A Auteuil, on peut donc voir des courses de haies. Ce dimanche d'avril, la réunion propose sept courses. L’événement a attiré du public, relativement clairsemé mais présent. Quelques turfistes aguerris, que l’on reconnaît au “papier” contenant toutes les informations sur les chevaux et les jockeys qui les montent qu’ils ne cessent de consulter, et aux tickets de pari qui jonchent le sol autour de leurs pieds. On croise même l’acteur Gérard Hernandez, fidèle d’Auteuil, qui incarne Raymond dans la série télévisée Scènes de ménage. Beaucoup de familles, quelques parents en veste matelassée ou pull sur les épaules, ont emmené leurs têtes blondes.

Un homme et son fils observent une jockey qui se rend à la pesée, juste avant le départ de la course. Photo: Louis Chauvet

Un homme et son fils observent une jockey qui se rend à la pesée, juste avant le départ de la course. Photo: Louis Chauvet

Départ de course à l'hippodrome d'Auteuil. Photo: Louis Chauvet

Départ de course à l'hippodrome d'Auteuil. Photo: Louis Chauvet

Le trot et le galop, ce sont “deux sociologies extrêmement différentes”, nous avait prévenu Jean Arthuis, le député auteur du dernier rapport sur l’institution des courses. La différence saute en effet aux yeux. Contrairement à Vincennes, le pan sombre du pari, l’addiction, transparaît peu. Ici, l’hippodrome semble être une sortie dominicale aussi banale qu’une balade. “Finalement, venir ici, c’est se retrouver dans un super cadre et faire autre chose que boire des cafés en terrasse”, explique Marguerite, 22 ans. Son grand-père l’emmenait aux courses quand elle était enfant, mais c’est une amie, qui baigne dans ce milieu depuis l’enfance, qui lui a transmis la passion des courses. Depuis un an et demi, elle parie de petites sommes, moins de vingt euros, à chaque fois qu’elle se rend à l’hippodrome.

S'adresser aux jeunes

De l’autre côté des gradins, en face du rond de présentation où les entraîneurs présentent au public les chevaux, nous retrouvons l’amie de Marguerite, Solange Gourdain. A 22 ans, la jeune femme est chargée de mission par le PMU et France Galop, l’association qui organise et contrôle la filière des courses de galop. Elle organise le Championnat des grandes écoles, qui, au terme de plusieurs stages, offre aux étudiants desdites grandes écoles qui sont déjà des cavaliers confirmés la possibilité de prendre part à une compétition dans de prestigieux hippodromes.

A côté de ce travail, Solange Gourdain, fille de l’entraîneur palois Charles Gourdain, est également bénévole pour une association, Aux Courses Les Jeunes (ACLJ), qui tente de rendre les courses plus attractives auprès des jeunes. Car ce sport reste peu accessible, autant au niveau de sa pratique concrète que lorsqu’il s’agit d’aller passer un après-midi à l’hippodrome et de prendre quelques paris pour se divertir.

Ainsi, une partie de son activité consiste à expliquer aux jeunes comment décrypter le papier pour ensuite prendre des paris. On mise sur un cheval parce qu’on sait qu’il a peu ou bien couru précédemment, parce qu’il est monté par un jockey talentueux, parce que son entraîneur est connu pour la qualité de ses intuitions… Ce sont toutes ces informations que le “papier” fournit et qui, selon les amateurs, distinguent le turf d’une grille de loto ou d’un jeu à gratter.

Afterworks

Entraînés par Solange Gourdain, nous misons sur le cheval numéro 7, favori puisque sa côte est très basse. Le parcours fait 3 600 mètres et depuis les gradins nous n’apercevons que très peu les chevaux directement - la course est retransmise sur un écran géant. Notre cheval est très vite distancé… La course sera gagnée par un outsider que personne n’avait vu venir, tandis qu’une chute au premier tour aura raison d’un autre cheval. Nous assistons impressionnés à sa cavalcade. Tout près des barrières qui nous séparent de la piste gazonnée, l’animal éructe et une plaie d’environ dix centimètres tâche son avant-bras de sang.

Les chutes sont très fréquentes en course d’obstacles, et les chevaux qui ont moins de chance que celui-ci et dont les pattes se brisent sont souvent euthanasiés, car un animal blessé coûte plus cher à entretenir puisqu’il ne pourra pas courir et gagner des prix. A Paris, un propriétaire paie 2 800 euros par mois un entraîneur pour qu’il s’occupe de son cheval et le mène à un haut niveau, partout ailleurs en France, ce prix baisse de mille euros. Solange Gourdain explique que les coups de cravache sont très réglementés: les jockeys sont pénalisés s’ils en donnent plus de six coups.

Après les courses, les jeunes de l’association se retrouvent au bar qui fait face au rond de présentation. Entraîneurs, propriétaires et amateurs de courses s’y croisent. Gauthier, jockey amateur qui s’entraîne pour le championnat des grandes écoles, raconte qu’avec l’arrivée des beaux jours, il prévoit de venir passer quelques débuts de soirée à l’hippodrome. France Galop organise en effet des événements à destination des jeunes, avec DJs à la mode et food-trucks. Après le succès connu par ces afterworks à l’hippodrome de Longchamp, la saison doit démarrer le 8 mai à Auteuil et accueillir le lancement du festival Cabourg Mon Amour. Un moyen certain de rajeunir une audience qui n’irait plus seulement aux courses pour parier, mais aussi pour boire un verre et se retrouver entre amis: c’est le pari de la filière pour relancer la fréquentation des hippodromes, les enjeux, et, ainsi, pérenniser son économie.

LMC.

La cravache sème le doute

A 55 ans, Hubert Mathet n’a jamais oublié cette formule que Freddy Head prêtait à son père  : “La cravache c’est l’arme des faibles”. Drôle de sentence, surtout pour un entraîneur, le plus célèbre, le plus atypique de France. Seul tête de liste entre 1957 et 1982, François Mathet mettait le feu. Dans son haras de Bourgfontaine, devant ses jockeys, ses mots roulaient, ordonnaient, toujours en quête de victoire, en avance sur leur temps.

L’histoire le lui rend bien. Le 1er mars, le conseil juridictionnel de France Galop a décidé de faire évoluer la réglementation relative à l’utilisation de la cravache. Désormais, le nombre de coups est fixé à 5, après être passé successivement de 12 à 10, puis de 10 à 8. Une petite révolution.

Autrefois unanimement prônée, la baguette est en perte de vitesse. Ses ennemis la jugent archaïque ; ses défenseurs la disent indispensable. Plus personne n’est dupe, en tout cas, de son image rétrograde : “Pouvez vous faire aimer votre sport sans écouter l'avis des gens que vous voulez y amener ?”, s’interroge ouvertement le Haras de la Hetraie, sur Twitter. “Les spectateurs n'aiment pas voir les chevaux se faire taper même avec des cravaches. Nous devons les écouter même si en pro nous avons un avis autre. Sinon on finira tout seuls”, avertissent-ils.

A l'hippodrome d'Auteuil, un cheval blessé par un coup de cravache. Photo: Louis Chauvet

A l'hippodrome d'Auteuil, un cheval blessé par un coup de cravache. Photo: Louis Chauvet

“C'était cinglant”

Les cravaches d’aujourd’hui n’ont pourtant plus rien à voir avec celles d’hier. En une dizaine d’années, elles ont changé d’apparence, d’usage et de philosophie. “Avant, c'était cinglant, se remémore l’ex-jockey Jean-Noel Fraud,  aujourd’hui en poste aux services techniques des hippodromes de Paris.

"On n’était pas du tout régulé, poursuit-il. On pouvait claquer sans restriction. Avec les baguettes en cuir, les chevaux avaient des blessures parfois très violentes”.

Coupures aux flancs, cloques au niveau des fesses, les bêtes déroulaient, sous l’oeil sidéré des spectateurs. Un autre temps. Aujourd’hui, seules les padded-whips sont réglementaires, ces instruments en mousse, des “aides humaines”, “soft”, moins rigides pour le cheval et surtout, plus respectables.

Le travail des associations de défense des animaux, la SPA en tête, est passé par là. “Ils ont formulé tellement de plaintes à France Galop”, se souvient un acteur historique, sous couvert d’anonymat. “Il a fallu leur donner des gages. Je me souviens, les militants restaient postés en face des hippodromes. Ils observaient tout, les chutes, les blessures et puis, ils faisaient remonter ça à France Galop. Ca a marché”. Avant de conclure, légèrement cynique : “Je crois que c’est positif. Toutes ces évolutions, cela donne une meilleure image de la filière”.

“Le milieu ne sait pas vraiment ou il en est”

Le bien-être du cheval : voilà l’avenir. France Galop a multiplié les initiatives en faveur d’une démarche plus respectueuse de l’animal, ces dernières années : création en grande pompe d'un groupe de travail dédié au bien-être équin, nomination d’une Ambassadrice, Elisabeth Doumen, au Bien-Être Équin. Le 4 mars 2016, la maison organisatrice des courses de galop avait tenu à envoyer un signal fort, en s’associant a cinq autres acteurs de premier plan, dont Le Trot, pour signer la Charte pour le Bien Être Équin, sous l'égide de la FNSEA. Leur programme commun : “Prévenir ou soulager la douleur”, ou encore, “veiller à établir une relation de confiance lors de la manipulation des chevaux et de leurs contacts avec l’homme”. 8 mesures, un acte symbolique fort mais "aucune mesure concrète" à l'arrivée, regrette Alexandra Bosc, Présidente d'Equidestin, une association qui oeuvre pour la reconversion des chevaux de courses.

Une certitude: “Le milieu ne sait pas vraiment ou il en est”, diagnostique Hubert Mathet, une matinée d'avril. “Le mode de Gouvernance du monde du cheval en France est juste archaïque et bourré de conflits d’intérêts”, explique-t-il. En Suisse, loin de son monde, sa “parole" est aujourd'hui "complètement libérée" :

"J’ai monté des milliers de cheveux, confie-t-il, plein d'autorité. Et la cravache ne sert strictement à rien”

Des courses sans cravache, demain ?

Elle pourrait même précipiter la chute de la filière. Partout, en France comme dans les pays anglo-saxons, les sociétés organisatrices des courses s'inquiètent, et certains redoutent de plus en plus que la cravache effraie les sponsors, en baisse. C’est le cas de l'entraîneur Mike de Kock, qui a convaincu cet automne, Phumelela, l'équivalent de France Galop en Afrique du Sud, d’organiser la première course sans cravache. L'expérience, unanimement saluée, a eu lieu à Turffontein, à l’occasion du Peermont Emperors Charity Mile. Pour l'heure, elle n’a pas trouvé de repreneur, en France.

CT.